Article en Français
Deux moines
Dualité/unité
Deux vieux moines sages marchaient depuis des lustres sur des
chemins parallèles le long des rives d’un lac. Faire
le tour du lac prenait exactement une heure. Leur silence était
si profond qu’un manteau était descendu sur l’eau,
lissant les vagues de sorte que la surface était devenue
un miroir de cristal reflétant leurs longues ombres. Celles-ci
se rejoignaient en une fine ligne qui se dédoublait après
avoir traversé le chemin de lumière émanant
de la pleine lune.
Deux de leurs jeunes disciples, aspirant à l’immobilité et à la
majesté dont ils sentaient que toute la nature nocturne était
imprégnée, décidèrent d’imiter
leurs vénérables maîtres à une distance
respectable. Avec gravité, ils plongèrent dans
le bain de puissance bénéfique qui avait remplacé le
chemin. Mais au bout d’un moment, ils ne purent s’empêcher
de retourner à leur bavardage futile et de partager leurs
glorieux projets d’avenir, l’un en tant que vaillant
combattant, l’autre en tant que maître ayant atteint
l’illumination.
Un bruissement sur le chemin devant eux se transforma tout à coup
en une violente tempête, à l’endroit même
où les vieux moines cheminaient quelques instants plus
tôt. On vit les deux formes (une forme)
lutter contre d’invisibles ennemis, couper des raies d’obscurité,
parer, pousser, se défendre, attaquer, bras et jambes
volant dans toutes les directions, (l'autre, debout, dans une
immobilité totale).
La peur envahit les jeunes moines lorsqu’ils se sentirent
tirer vers le lieu du combat (leurs aînés),
comme si un cordon ombilical les reliait au centre du chaos.
Lorsqu’ils atteignirent la scène, des troncs d’arbres
abattus barraient le passage. Le jeu des ombres sur l’écorce
dessinait deux visages terrorisés (l'un victorieux,
l'autre souriant). Des mots étaient gravés (dans
la poussière) : le long de ce chemin, pas de caméra,
pas d’avenir. On pouvait entrevoir l’arche d’un
pont au loin, mais l’extrémité la plus éloignée était
dissimulée par le brouillard qui se levait.
Deux vieux moines sages marchaient sur des chemins parallèles
le long des rives d’un lac…
Gaston Saint-Pierre
Avril 2006
Traduit de l’anglais par Catherine Frantz
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